Le petit bureau parisien de l’Américain Morgan Lewis a connu un pic de croissance en janvier 2025 avec l’arrivée d’une cinquantaine d’avocats en provenance de chez Kramer Levin. Quels sont les ingrédients du succès de ce cabinet parmi les plus réputés au monde ?
Morgan Lewis, un Américain à Paris
C’est au numéro 47 de l’avenue Hoche, dans un immeuble parisien qui a un temps appartenu à une unique famille, que nous attendent Steve Wall et Dana Anagnostou. Le global managing partner for practice de Morgan Lewis nous désigne les deux grandes portes cochères de la cour intérieure par lesquelles, jadis, les calèches rentraient et sortaient pour déposer, devant les escaliers de leurs appartements, les habitants de cet hôtel particulier. Aujourd'hui, le bâtiment abrite une partie seulement des avocats de l’enseigne implantée dans l’Hexagone depuis 2004 au numéro 68 de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Dans un futur proche, il accueillera les deux effectifs, pour le plaisir de Steve Wall, séduit par le lieu. De passage dans la capitale française, l'avocat de Philadelphie fait pour Décideurs Juridiques le point sur le développement de Morgan Lewis.
Ex-co-managing partner du bureau parisien de Kramer Levin, Dana Anagnostou, une Américaine arrivée en France en 1998, a joué un rôle moteur dans la migration de 17 associés du cabinet new-yorkais – 54 avocats au total – vers Morgan Lewis. Après vingt-cinq ans au sein de Kramer, elle prend la tête de l’antenne parisienne de Morgan Lewis, l’un des dix premiers cabinets d’avocats d’affaires mondiaux, aux côtés de Sabine Smith-Vidal. La connexion s’est vite établie entre cette spécialiste du corporate et du M&A cross border et Steve Wall, pilier du mastodonte américain, qui y officie depuis quarante-deux ans. « Nous avons vu cette alliance comme l’occasion de proposer, à Paris, à nos clients internationaux, des services qu’on ne pouvait proposer avant avec notre bureau de 14 personnes et dont les pratiques se limitaient au droit du travail et au contentieux », explique l’avocat. Avec ses 65 avocats (dont 23 associés), dirigés par le duo féminin Dana Anagnostou et Sabine Smith-Vidal, Paris devient ainsi le plus grand bureau de la firme outre-Atlantique, après celui de Londres – rejoint par sept associés ces douze derniers mois. Le nord de l’Europe a également profité de l’expansion de Morgan Lewis qui a ouvert un second bureau en Allemagne à Munich en 2023, renforçant ceux de Francfort et Bruxelles. L'objectif ? Muscler les pratiques européennes du cabinet en droit des sociétés, finance, gestion d’actifs, transactions structurées, propriété intellectuelle et réglementation. Et Steve Wall d'ajouter : « Tout en approfondissant nos services existants en droit du travail, contentieux et conformité. » De quoi satisfaire une clientèle française et internationale faite de multinationales, d’institutions financières d’entrepreneurs, d’investisseurs et issue d’un grand nombre de secteurs, y compris ceux des technologies, de la fintech, des fonds d’investissement, de l’énergie et de la construction, pour lesquels Morgan Lewis a une appétence particulière.
Investissement massif dans le management
Les négociations entre Morgan Lewis et les avocats parisiens de Kramer Levin avaient démarré en novembre 2024, pour une installation des recrues prévue – et réalisée – au 1er janvier 2025. « Nous étions peu à croire que nous respecterions ce timing serré », raconte Dana Anagnostou, mais « c'était sérieux dès le premier jour ». Il faut dire que Morgan Lewis, régulièrement sacré « best firm », met les moyens pour intégrer ses nouveaux éléments. « Pour nous, les avocats ne sont jamais un chiffre d’affaires », assure Steve Wall. Raison pour laquelle le cabinet qui dégage plus de 3 milliards de chiffre d’affaires chaque année investit beaucoup pour fédérer ses membres, élargir leurs compétences, approfondir leur expérience, développer leur aptitude à entretenir la relation client. De l’argent bien placé avec des résultats qui vont « au-delà de [leurs] espérances », se réjouit le managing partner for practice. Le secret de cette réussite ? La politique interne de la firme, menée par Jami McKeon, chair du cabinet, laquelle permet aux praticiens du droit de se former pour rester à la pointe de leur matière respective. Laquelle également leur enjoint d'être à la disposition des clients qui rayonnent aux quatre coins du monde. Loin de la conception désuète qui sévit encore dans le milieu juridique et qui suppose que les avocats auraient un droit de propriété sur eux. Chez Morgan Lewis, chaque avocat traite chaque client comme si c’était le sien. C’est un pari gagnant-gagnant, et pour la firme et pour les entreprises, peu enclines à la multiplication des partenaires. Morgan Lewis fait par exemple partie des 13 cabinets conservés par General Motors qui, avec l’arrivée de son nouveau general counsel, a réduit drastiquement le nombre de ses conseils externes – qui s’élevait à 300. Même chose pour Crédit Suisse et UBS, après leur fusion, ou encore Tesla qui savent qu’ils n'ont qu’un appel à passer à Morgan Lewis pour bénéficier d'une recommandation dans n’importe quel domaine, dans n’importe quel pays. Grâce à cette harmonisation des pratiques, la nouvelle équipe parisienne œuvre déjà avec les associés du cabinet installés hors Hexagone dans de multiples dossiers — en cours ou en discussion —, par exemple dans les secteurs de l’aviation, de la fintech, dans les fonds d’investissement, l’énergie, le commerce de détail et la banque. Parmi les affaires les plus significatives : celle de McLaren versus Palou, étiquetée comme l’une des 20 plus importantes de 2025 selon The Lawyer, ou encore celle qui secoue le milieu de l’assurance de l’aviation depuis la guerre en Ukraine et qui se chiffre à plus de 12 milliards de dollars.
Autre corde à l’arc du cabinet : son équipe IT, « ultra efficace », et ses techniciens sur le pont le 31 décembre 2024 pour installer les nouveaux arrivants en provenance de Kramer Levin. Alors que la profession connaît des progrès technologiques toujours plus rapides, Morgan Lewis a investi dans un AI and knowledge office, comptant 70 personnes et piloté par Colleen Nihill. Cette dernière s’était dit « convaincue que l'avènement de l'IA générative représent[ait] l'une des avancées technologiques les plus importantes de notre époque, voire la plus importante » à l’occasion de l’annonce, à l’hiver 2023, de la conclusion d’un partenariat entre Morgan Lewis et Thomson Reuters pour tester des produits juridiques basés sur l’intelligence artificielle. Le cabinet dispose d’une core team d’associés qui échange régulièrement avec Thomson Reuters : « Nous faisons des tests bêta sur des outils spécifiques liés à l’IA générative pour l’agence », explique Steve Wall. Par « nous », il désigne les personnes ayant suivi une formation interne certifiante pour utiliser les outils en cours de développement. « C'était probablement la première fois depuis la fac de droit que j'étais inquiet à l’idée de passer un examen », s’amuse le global managing partner for practice.
« Ceux qui commencent leur carrière aujourd’hui devront apprendre différemment »
C’est ainsi qu’est né CoCounsel Core 2.0, dont l’architecture technique, sécurisée, a réussi avec succès les bêta tests. Conformément aux promesses annoncées de l’IA, l'outil gagner beaucoup de temps à ses utilisateurs (40 000 requêtes pour 4 000 utilisateurs déjà). Reste qu’il faut déterminer comment bien utiliser l’IA chez soi et chez les autres, c’est-à-dire chez les clients. Pour contrôler ses troupes, Morgan Lewis use d’un procédé rusé : le cabinet organise des campagnes de phishing test destinées à apprendre aux avocats à repérer les tentatives d’arnaque qui visent à soutirer des données sensibles. Celui qui a le malheur de tomber dans le panneau doit suivre une formation de quelques heures. Et qu’on ne l’y reprenne plus ! Steve Wall confesse avoir mordu à l’hameçon. Une fois. Pour ce qui est des clients qui ont besoin de protéger leurs propres informations lorsqu’ils développent des technologies basées sur des data, Morgan Lewis a fait du conseil une priorité, notamment sur des sujets de protection de la vie privée ou de concurrence. Les clients restent rois. D’ailleurs, l’utilisation par l’IA de leurs données, même anonymisées, exige leur ratification.
Quoi qu’il en soit, les effets de l’IA sur le travail des avocats se font déjà ressentir. Steve Wall explique que, pour élaborer la timeline de ses affaires en justice de l’année, ses confrères pouvaient consacrer des jours entiers à éplucher des dossiers dans une salle. L’IA réalise ce travail en quinze minutes. « Plus vite cette timeline est faite, plus vite l’avocat peut passer à un autre dossier (…) Personne n’a perdu son emploi à cause de l’IA. » Son emploi non, mais quid de la formation des tout jeunes avocats ? « Ceux qui commencent leur carrière aujourd’hui devront apprendre différemment. Les jeunes passent beaucoup de temps plus à pratiquer le droit que nous le faisions il y a vingt ou trente ans », répond celui qui a commencé avant l’avènement de l’ordinateur, d’Internet, et qui a appris dans une bibliothèque, en avalant des pages et des pages de droit. Sans renier l’utilité du bachotage dans la formation des juristes, Steve Wall n’a pas de crainte relative aux modes d’apprentissage à venir, transformés par la diffusion de l’IA dans le quotidien des travailleurs. À l’instar de Morgan Lewis, l’avocat est confiant pour l’avenir.
Anne-Laure Blouin


