Faute de communication de la part de leur société sur le sujet, les collaborateurs peuvent utiliser l’outil sans cadre. Si cela pose des questions de sécurité, une enquête menée par la start-up datacraft et l’Inria met en avant le risque de passer à côté de certaines innovations. Les experts proposent des solutions pragmatiques afin d’éviter ces écueils.

ChatGPT s’est fait une place dans nos vies en très peu de temps. Il n’a fallu que cinq jours au chatbot après son lancement en novembre 2022 pour atteindre le million d’utilisateurs, contre 2,5 mois pour Instagram et plus de trois ans pour Netflix, selon les données d’Exploding Topics et de la journaliste Emily Turrettini. En avril 2025, 123 millions utilisateurs uniques par jour étaient dénombrés, la majorité d’entre eux ayant entre 18 et 34 ans. Avoir recours à l’intelligence artificielle au travail n’est pas interdit par la loi ni par la plupart des employeurs. Environ 30 % des salariés s’en servent, parfois de manière informelle, faute de communication claire de leur société sur le sujet. Certains ne font pas assez attention aux données qu’ils peuvent rentrer dans l’outil quand d’autres se montrent avertis mais préfèrent se cacher par peur d’être mal vus. Afin de mieux comprendre ces phénomènes et d’aider les entreprises à proposer un cadre, la start-up datacraft et l’Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) se sont associés. Leur collaboration a mené à la publication d’une enquête en juin sur le "shadow IA".

"Nous avons voulu appréhender le phénomène d’usage spontané et parfois invisible de l’IA par les collaborateurs, explique Yann Ferguson, docteur en sociologie à l’Inria et auteur de l’enquête "Shadow AI". Certains salariés ne communiquent pas sur le sujet par peur d’être jugés un peu négativement, même si c’est l’avenir. Mais l’enquête ne porte pas sur la seule clandestinité, plutôt sur le caractère informel des usages qui ne sont pas pilotés par l’employeur."

Quatorze entreprises étudiées

Afin de mener l’enquête, l’Inria s’est appuyé sur le réseau de datacraft, club imaginé pour permettre aux data scientists et data ingénieurs de se former en permanence entre pairs. Quatorze entreprises qualifiées de pionnières, puisqu’elles ont pris à bras le corps le phénomène, ont été identifiées. Parmi elles : L’Oréal, Crédit Agricole, le ministère des Armées ou encore Skyrock. Les experts se sont intéressés aux réponses qu’elles apportent tant sur le plan de la sécurité que sur la manière dont elles capitalisent sur les innovations permises par l’utilisation informelle de ChatGPT. Leurs niveaux de maturité n’étaient pas égaux. Quelques-unes avaient pris conscience des enjeux, mais pas encore développé de stratégie, d’autres en avaient formulé mais celles-ci n’irriguaient pas au sein de toute l’entreprise à cause d’un manque de communication sur le sujet.

Un prompt sur douze dans le monde contient des données sensibles

Un prompt sur douze dans le monde contient des données sensibles. "Parfois, les collaborateurs ne tiennent pas compte des enjeux sécuritaires", note Yann Ferguson. Les entreprises n’évoluent pas toutes dans des secteurs critiques mais la gestion de la data reste un enjeu partagé. Ce volet est l’une des questions qui ont été le plus mises en avant au moment de la sortie de ChatGPT et les sociétés en ont pour la plupart conscience. Le bât blesse sur d’autres points, généralement moins mis en exergue. "Les gains à court terme, comme aller plus vite, peuvent se faire au détriment de la qualité du travail ou de la qualité de vie au travail (…) Je ne dis pas qu’il faille tout sécuriser, mais ne pas avoir de stratégie n’est pas soutenable." D’où l’idée d’un cadre pour piloter les usages informels.

Former

"L’un des grands enjeux, c’est la formation", affirme Yann Ferguson. Pour lui, les entreprises peuvent lutter contre les mésusages et faire en sorte que les personnes qui n’utilisent pas ChatGPT se lancent afin de limiter les iniquités. "Les juniors peuvent avoir un manque d’esprit critique quand d’autres considèrent l’IA comme une béquille cognitive dont ils n’ont pas besoin. D’où l’importance que les organisations passent en mode pilotage." La formation est également un moyen d’alerter sur les autres sujets que pose ChatGPT, comme son impact environnemental.

Innovation

Les usages informels des collaborateurs peuvent mener à des solutions très pragmatiques utiles à d’autres travailleurs de l’entreprise, contrairement à certains projets de développement menés par les entreprises qui ne passent pas par des phases d’expérimentation au sein des équipes. En partant de l’utilisation quotidienne, cet écueil est évité. "La façon dont les collaborateurs utilisent ChatGPT correspond à leurs modes de travail." Yann Ferguson prend l’exemple d’un médecin qui a créé un prompt afin de rédiger des courriers personnalisés, adaptés aux profils des patients. Sa solution a été intégrée aux outils de l’hôpital où il travaille, permettant aux autres médecins d’en bénéficier sans avoir à rédiger le prompt à chaque fois. "Les innovations ne sont pas forcément technologiques. Elles peuvent être très pratiques. Il y a des bricoleurs et les meilleurs d’entre eux peuvent partager leurs meilleures idées."

S’inspirer des autres

D’ailleurs, cette manière de fonctionner rappelle celle d’Open AI. "Aux débuts de ChatGPT, Open AI ne savait pas quels seraient les meilleurs usages de son outil, car il était très empirique, très complexe. Si bien que le mode d’emploi de ChatGPT n’est sorti qu’au bout d’un an en s’inspirant des meilleurs usages et les nouvelles versions intègrent les usages les plus sophistiqués. C’est l’innovation pratique qui a produit l’innovation technologique qui permet aujourd’hui d’en tirer de la valeur."

"Le prompt doit correspondre aux valeurs de l’entreprise"

Avant ChatGPT, LinkedIn était considéré comme le premier outil de shadow IT. Deux ans après son arrivée, ChatGPT est passé devant. Les employeurs ne peuvent faire l’impasse sur cette évolution qui va impacter leurs recrutements. 85 % des 18-24 ans utilisent l’IA et 65 % des étudiants disent que la présence de l’IA générative sera un critère important dans le choix de leur employeur. Ils auraient besoin de ces outils, puisque 51 % les pensent indispensables pour la réalisation de certaines tâches. Ce sondage a été mené auprès de Bac +4, c’est-à-dire des personnes qui vont entrer sous peu dans le marché du travail et qui sont susceptibles d’occuper d’ici quelques années des postes à responsabilités. "Les usages vont basculer de manière plus radicale demain", insiste Yann Ferguson.

Quatre guides

Les auteurs ont publié quatre guides (Négocier collectivement la sortie du Shadow AI, Des ateliers pour co-définir la qualité du travail avec l’IA, L’élaboration d’un cadre de confiance, Définir une formation "holistique" à l’IA) afin d’aider les entreprises à s’emparer du sujet. "Ils mettent en avant les questions à se poser. Ils ne donnent pas de réponses, lesquelles seraient vite obsolètes", explique Yann Ferguson. Ces ouvrages abordent la problématique de manière globale et peuvent s’adapter à tout type d’entreprise, puisqu’y réfléchir ne requiert pas de gros moyens. Objectif affiché ? Que "le prompt corresponde aux valeurs de l’entreprise." Les auteurs précisent que 68 % des CEO vont vers l’IA de peur de rater le train mais qu’il y a autant de trains qu’il y a d’organisations. Il n’est jamais trop tard pour s’emparer du sujet.

Olivia Vignaud

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