Cet entretien est une retranscription de Sous la robe. Avocate pénaliste, Olivia Ronen a été l’une des figures les plus observées lors du procès des attentats du 13 novembre, en assurant la défense de Salah Abdeslam.
Olivia Ronen : « L’idée finale de la justice est de permettre de vivre ensemble à nouveau »
Mathilde Aymami. Vous avez prêté serment il y a un peu moins de dix ans. Vous êtes connue pour être l’avocate de Salah Abdeslam et l’avoir été au moment du procès du 13 novembre. Comment et pourquoi êtes-vous devenue son avocate ?
Olivia Ronen. Comment ? Salah Abdeslam m’a contactée et a choisi que j’intervienne sur sa défense. Pourquoi ? Parce que c’est un dossier passionnant. Il représente le paroxysme de la défense pénale. Lorsque l’on est avocat pénaliste, c’est un peu le dossier d’une vie, dont on rêve. En août 2018, lorsque je reçois son courrier, j’avais deux ans et demi de barreau et ne m’attendais pas à avoir un dossier d’une telle ampleur aussi rapidement.
J’y suis allée parce qu’il y avait des choses à faire et à dire en matière de défense. Je pouvais entrevoir d’ores et déjà des arguments. Savoir si l’on va réussir à produire quelque chose d’intéressant et d’audible en matière de défense relève en partie de l’intuition. J’ai eu l’impression qu’il y avait une opportunité et surtout une marge de manœuvre. Une dernière chose : on ne vivait pas tous la même expérience sur les bancs de la défense. Même s’il y avait une certaine solidarité, il n’empêche qu’être l’avocat de celui qui incarne la figure des attentats du 13 novembre nous met un peu à part. De notre côté avec Martin Vettes, qui m’accompagnait dans cette défense, nous avions eu l’insouciance nécessaire pour nous dire que même si c’est un dossier où, a priori, il n’y avait que des coups à prendre, nous allions nous y essayer. Parce que nous avons des convictions et surtout la confiance de celui que nous assistions.
Le 8 septembre 2021, l’audience s’ouvre. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?
J’avais hâte que ça commence parce que les derniers jours qui précédaient le procès, nous commencions à nous impatienter un peu : nous voulions pouvoir enfin toucher du doigt cette audience et voir comment les choses allaient se mettre en place. Nous nous lassions de la préparation. En même temps, nous appréhendions parce que nous savions qu’on se lançait dans une aventure qui allait durer plusieurs mois, qui allait être extrêmement difficile sur le plan humain et juridique. À la fin de cette première audience, j’étais essorée. Je me suis dit : « Ça va être neuf mois ! » car à l’époque, nous ignorions que ça allait durer plus longtemps. J’avais l’impression d’être au pied d’une montagne gigantesque, et de devoir tenir pour réussir l’ascension. Cela paraissait être un très long chemin.
« Là où j’aurais peut-être une critique à faire, c’est que ce procès a aussi été pensé comme une vitrine de la justice française. La difficulté, c’est que la justice française n’a pas tous ces moyens-là »
C’était un procès hors normes. 2380 parties civiles, d’énormes moyens, notamment la simple construction de la salle d’audience a coûté 8 millions d’euros. C’est quelque chose, j’imagine, dont on peut se féliciter. Est-ce que, de votre point de vue, les moyens ont été suffisants ?
Les moyens ont été mis, indéniablement. Une salle construite entièrement dédiée à ce procès et confortable pour accueillir parties et public. Les moyens ont été mis en termes de calendrier avec un procès étalé sur dix mois, ce qui est inédit. Nous avions un certain nombre d’avocats généraux, de magistrats, plus nombreux que les cinq normalement dédiés à la Cour d’assises spécialement composée. En termes de moyens, il était difficile de faire mieux. Là où j’aurais peut-être une critique à faire, c’est que ce procès a aussi été pensé comme une vitrine de la justice française. La difficulté, c’est que la justice française n’a pas tous ces moyens-là. Cette justice ne ressemble pas à celle que l’on côtoie au quotidien. Habituellement, cela va plus beaucoup vite, on entend moins les justiciables et moins longtemps. Nous disposons de moins de moyens, moins de salles par ailleurs souvent inadaptées. Donc, j’ai l’impression que cela donnait une vision faussée de la justice, parce que, généralement, ces moyens-là, nous ne les avons pas.
Les débats ont été intégralement filmés, comme pour les procès Klaus Barbie, Maurice Papon ou Charlie Hebdo. A priori, le grand public ne pourra pas avoir accès à ces images avant cinquante ans. Y a-t-il un moment qui, selon vous, aurait mérité d’être vu du grand public ?
C’est dur comme question et c’est dur de choisir. Pendant dix mois, de nombreux moments ont été extrêmement importants. Je crains qu’avec une sélection de quelques épisodes cela ne retranscrive pas fidèlement l’espèce d’alchimie qui a pu se créer tout au long de ces dix mois.
Jean-Louis Périès parle de symbiose.
Il y a eu une aventure humaine. Symbiose, je ne sais pas si j’irais jusque-là. Il y a eu une atmosphère très spéciale dont je n’ai pas l’impression que les magistrats ont eu la possibilité de la toucher du doigt, parce qu’ils se retirent aux suspensions, parce qu’ils n’ont pas la possibilité de parler avec tout le monde. L’atmosphère se jouait aussi hors de la salle d’audience : aux suspensions autour de la machine à café, aux Deux Palais. Quelque chose s’est construit entre les acteurs du procès, et cela ne se retranscrit pas facilement par la sélection d’un petit passage de l’audience.
Est-ce cela aussi l’intérêt de la justice ? Rendre justice, écouter les victimes, se prononcer sur la culpabilité et sur la peine, mais aussi permettre de « refaire société » ?
Je suis mille fois d’accord avec vous. Il est vrai qu’on est là pour juger de la culpabilité et de la responsabilité de quelqu’un et de la peine à lui infliger. Mais l’idée finale de la justice est de permettre de vivre ensemble à nouveau, de se reparler. On l’oublie parfois. Sur le plan juridique, je suis très critique du verdict que je trouve chaotique techniquement. En revanche, humainement, il s’est passé quelque chose d’inespéré : les différentes parties ont réussi à se reparler. Ces moments peu visibles, je les garde en mémoire et je crois que celui que j’assiste et les parties civiles aussi.
Au sujet du procès Klaus Barbie, Jacques Vergès disait : « Le procès de Lyon est un spectacle. L’accusé n’est pas un homme, c’est un spectre, une image, une silhouette. » Le procès du 13 novembre a-t-il échappé à cela ?
Je ne dirais pas que c’était un spectacle, même si la dimension médiatique était très importante. Il y avait un nombre de journalistes, venant de par le monde, jamais vu. Ceci dit, j’aime que la justice soit publique. Les attentats ont heurté toute la société française cette publicité-là était nécessaire, surtout la retranscription par les médias de ce qu’il se passait au sein de la salle d’audience. D’un autre côté, humaniser l’accusé a été essentiel. Même s’il n’était pas le seul à être jugé, Salah Abdeslam incarnait la figure du 13 novembre. Il fallait tenter de dépasser cette image, notamment en le faisant parler. Toutefois, ce n’était pas une condition à mon intervention. J’ai pu le conseiller et ensuite libre à lui de faire les choix qu’il souhaitait. Nous avions un contrat moral : je faisais la défense que je souhaitais, il intervenait comme il le souhaitait. À moi ensuite d’expliquer. Le fait qu’il participe à son procès lui redonnait forme humaine.
« Durant le procès, des échanges informels de quelques minutes ont eu lieu, avec l’accord du président Périès »
Salah Abdeslam a été condamné à la perpétuité incompressible, que vous avez qualifiée de « mort blanche ». Qu’entendez-vous par là ?
C’est exactement ce que je souhaitais éviter. Cette peine était rare auparavant, et nous en avons désormais trois ou quatre exemples l’année qui nous précède. Cependant, c’était une peine qui avait été donnée seulement quatre ou cinq fois avant Salah Abdeslam. Elle avait été envisagée au moment de l’abolition de la peine de mort pour en faire une sorte de peine de substitution, mais Robert Badinter s’y était opposé refusant de remplacer un supplice par un autre. Malheureusement, maintenant, nous n’y résistons plus. Or, la perpétuité incompressible consiste à dire à quelqu’un qu’il ne pourra jamais demander à sortir de prison. C’est un double verrou. J’entends les critiques disant que les actes de Salah Abdeslam le justifient. Cependant, ce n’est pas la philosophie de notre droit, de nos principes. Je cite encore Robert Badinter : cela empêche un homme de devenir meilleur, d’accéder à la rédemption. Cela va à l’encontre de nos valeurs, que je trouve pourtant fortes. Elles m’ont donné envie de faire ce métier.
Vous avez indiqué que Salah Abdeslam souhaitait s’engager dans une démarche de justice restaurative. Qu’est-ce que c’est ? Sachant que le parquet a rappelé qu’une commission serait chargée de déterminer si le condamné peut ou non en bénéficier.
Tout d’abord, le parquet vient ajouter des conditions que la loi ne prévoit pas pour répondre à cette annonce qui n’en était pas une. La démarche de justice restaurative est extrêmement importante et réglementée en France depuis 2014. Elle permet de faire renaître le dialogue entre deux parties – dont l’une a offensé l’autre – et permettre de dépasser leur situation. Cependant, il n’est pas question de forcer la rencontre.
La justice restaurative repose sur deux conditions : le consentement des parties et la reconnaissance des faits. De ce côté-là, les critères sont remplis pour Salah Abdeslam. D’ailleurs, il existe une demande, minoritaire, mais réelle, de certaines parties civiles. Durant le procès, des échanges informels de quelques minutes ont eu lieu, avec l’accord du président Périès. Ces moments étaient extrêmement forts. Ils n’ont rien de vain et ont eu un impact sur mon client, comme les parties civiles.
Que représente votre robe d’avocat ?
C’est un vecteur de parole. Quand je la revêts, ma voix change. J’ose davantage. Elle me donne une force immense. C’est ma deuxième robe : la première, après V13, était dans un état lamentable… et je l’ai perdue. J’y vois peut-être le signe de mon état à l’époque. Cette nouvelle robe me permet de retourner au prétoire avec force.
« Je pense que c’est important d’avoir un niveau d’exigence élevé vis-à-vis de tous les acteurs du droit, de nos lois, de l’administration pénitentiaire, vis-à-vis de tout le monde »
Dans les récents grands procès, ce sont des femmes pénalistes qui ont défendu les accusés. Ont-elles gagné la bataille de l’égalité ?
Gagné la bataille, cela me paraît beaucoup dire. Mais gagné du terrain, oui. Il reste des discours très surannés, des consciences old school, qui n’ont pas encore pris la mesure du fait que les femmes pénalistes ont tout à fait leur place dans ce milieu. Pourtant, elles sont sur les plus gros dossiers depuis deux ans. Il faut accompagner ce mouvement sans jamais croire qu’il est acquis.
Pour vous, qu’est-ce qu’un bon avocat pénaliste ?
Quelqu’un qui ose. Quelqu’un qui sait s’indigner quand il le faut a la capacité de réagir sur le bien-fondé d’une certaine loi. Ce n’est pas un plaisir d’être indigné, parfois cela me navre d’être confrontée à certaines situations. Par contre, je pense que c’est important d’avoir un niveau d’exigence élevé vis-à-vis de tous les acteurs du droit, de nos lois, de l’administration pénitentiaire, vis-à-vis de tout le monde. Pas par plaisir, mais par exigence. J’aimerais que les lois soient mieux faites, que les juges, parfois, fassent mieux leur travail. J’ai un niveau d’exigence élevé – et ça peut être éprouvant, mais c’est indispensable.
Propos recueillis par Mathilde Aymami
A (re)voir VIDÉO. Sous la robe de… Olivia Ronen


