Les avocats de Jean-Charles Naouri et de ses anciens collaborateurs dénoncent une « construction intellectuelle » de l’accusation. Le tribunal rendra sa décision le 29 janvier prochain.

« La déduction est la mère des erreurs judiciaires », souffle l’avocat de Jean-Philippe Georgin, Hervé Lehman, à l’attention des procureurs. Les 20 et 22 octobre 2025, les avocats de la défense du procès Casino ont distribué quelques conseils et avertissements aux magistrats du Parquet national financier (PNF). Se méfier des « excédents d’accusation », se garder de glisser vers l’arbitraire, conserver son impartialité… « Nous ne sommes pas devant un tribunal chinois », tempête l'ancien juge d'instruction contre « l’extrême sévérité » des réquisitions motivées par le refus des accusés de passer aux aveux, qu’importe le droit de ne pas s’auto-incriminer garanti en France. Pendant deux jours, l’armada d’avocats de la défense s’est attachée à démonter la « construction intellectuelle » de l’accusation.

Une thèse selon laquelle l’ex-PDG de Casino Jean-Charles Naouri, assisté de ses proches collaborateurs, Jacques Dumas, Nicolas Boudot, Jean-Philippe Georgin, aurait signé une convention de conseil bidon avec le journaliste et entrepreneur Nicolas Miguet, dans le but non avoué de faire grimper artificiellement le cours des actions Casino. Le patron sulfureux de publications boursières spécialisées dans le petit actionnariat aurait été mis à contribution pour diffuser des informations flatteuses sur le groupe de distribution à travers ses articles et ses audiotels, moyennant le paiement de 823 000 et quelques euros. À cette époque, en septembre 2018, Casino traverse une zone de fortes turbulences. Le groupe subit des raids intempestifs de vendeurs à découvert, ces lanceurs d’alerte des marchés qui font fortune avec des titres de sociétés cotées en difficulté financière. L’un d’eux, Muddy Waters, a une fois de plus, à la fin août 2018, pointé du doigt le distributeur dans un tweet pour défaut de publication des comptes, faisant chuter le cours de 10 %. Les analystes financiers s’inquiètent du niveau d’endettement du groupe de Jean-Charles Naouri, Standard & Poor’s dégrade sa note. C’est dans ce contexte chaotique que démarre la relation d’affaires contre nature entre l’un des patrons les plus puissants de France et celui qu’on surnomme « le gourou des boursicoteurs ». L’AMF puis le PNF ouvrent des investigations. Résultat, cinq prévenus se retrouvent chaque jour depuis le 1er octobre 2025 sur le banc des accusés pour faire face aux accusations de corruption et de manipulation de cours qui pèsent sur eux. Le Parquet a requis deux à trois ans d'emprisonnement avec sursis et des amendes allant de 300 000 à 500 000 euros à l'encontre de trois ex-cadres de Casino (Jacques Dumas, directeur juridique, Nicolas Boudot, directeur de la communication et Jean-Philippe Georgin, secrétaire général). Il réclame 75 millions d'euros d'amende pour la société Casino, personne morale. Et une peine de quatre ans d'emprisonnement, dont trois avec sursis et aménagement de la partie ferme, assortis d’une peine de 2 millions d'euros d'amende, pour Jean-Charles Naouri. Les réquisitions les plus sévères visent Nicolas Miguet : quatre ans d'emprisonnement avec exécution immédiate et 850 000 euros d'amende à titre personnel ont été requis et 1,5 million d’euros pour ses diverses sociétés.

Nicolas Miguet, bouc émissaire

Lors de ces audiences, les avocats des anciens dirigeants ne se seront pas privés de donner au journaliste le mauvais rôle : celui de l’homme avide et pressant, cherchant à tout prix à approcher le grand patron de Casino. Pour Antoine Vey, l’avocat de Nicolas Boudot, la thèse la plus plausible est celle d’une insistance excessive de Nicolas Miguet, qui multipliait les sollicitations et les pressions pour que le service communication s’abonne à ses publications et écoute ses audiotels. C’est encore sous cet angle qu’il faut lire les échanges de SMS versés au dossier sur lesquels s’appuient les procureurs. Comme ceux par lesquels Nicolas Miguet tient informé Jacques Dumas, qui n’a rien demandé – il est uniquement chargé de rédiger la convention de conseil – de la tenue ou non d’une assemblée générale de Carrefour, juste avant que ne soit lâchée la rumeur d’une OPA hostile du groupe d’Éric Bompard sur celui de Jean-Charles Naouri. Le journaliste aurait acquis des actions Casino avant cette nuit du 23 septembre où se succèdent les communiqués. Casino éconduit l’offre, Carrefour dément. Dans ses articles, Nicolas Miguet prédisait un mariage entre les deux géants, toujours nié par le patron de Carrefour, Éric Bompard. La défense s’appuie sur ces papiers — tout en contestant la qualité de journaliste de leur auteur — pour démontrer qu’il évoquait aussi d’autres pistes, comme un éventuel intérêt d’Amazon.

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Ce Nicolas Miguet n’est qu’un « monsieur très habile » qui a réussi à « refourguer » ses prestations à Jean-Charles Naouri, selon Antoine Vey. Le PDG n’a fait, selon l'ancien associé d'Éric Dupond-Moretti, qu’écouter la seule personne assez culottée pour lui dire que sa communication « c’était de la merde ». « Monsieur Naouri, s’il veut influencer le cours, il ne passe pas par Nicolas Miguet. » Pas par un "gourou des boursicoteurs" déjà condamné dix-huit fois, notamment pour manipulation du cours de sa propre société. Tous ont loué à la barre l’intelligence de Jean-Charles Naouri, patron-génie qui n’aurait donc pas, en toute logique, reconduit à deux reprises un contrat qui n’atteignait pas le résultat escompté – la remontée du cours titre Casino. Celui-ci n’a pas bougé entre septembre 2018 et avril 2019, soit la durée de l'intervention de Nicolas Miguet. Peut-il y avoir manipulation de cours sans effet sur le cours, questionne la défense qui compte bien faire tomber les qualifications de manipulation de cours et de corruption. « C’est la corruption la plus belle de toute l’histoire des corruptions », se moque l’avocat Hervé Lehman. Une hypothèse de corruption si folle : comment d’ailleurs son client l’ex-secrétaire général Jean-Philippe Georgin aurait pu imaginer « une seule seconde », de la part de ses mentors Jean-Charles Naouri et Jacques Dumas un tel comportement. « Les hypothèses ne sont pas des indices », rappelle la défense. Pas la moindre preuve écrite, même pas un post-it. Pas le moindre témoignage : « Pas le moindre Takieddine dans ce dossier ! », raille-t-il.

Casino, une victime

De son côté, l’un des avocats de la personne morale Casino, Rémi Lorrain, dénonce des réquisitions « irresponsables » à l’égard d’une entreprise exsangue. Le PNF a réclamé une peine 75 millions d’amende à une firme au chiffre d’affaires divisé par cinq, au nombre de salariés divisé par dix et dont la représentante n’a pu s’exprimer à la barre qu’en tout et pour tout vingt minutes pendant ce procès ouvert au 1er octobre. L’avocat concède au PNF qu’il doit être compliqué de requérir contre la mauvaise personne morale, le « nouveau Casino », qui n’est plus celui de Naouri. Le parquet impute d’une main l’infraction de corruption à la personne morale. De l’autre, elle déclare que les prévenus ont agi à l’insu de la personne morale, « sans respecter les process internes ». « Il faut en tirer les conséquences : la personne morale de Casino est une victime. » Un statut que le PNF refuserait à des fins de recouvrement. « S’il y a quelqu’un qui s’est montré obsédé par l’argent dans ce procès, c’est le PNF, gronde Hervé Lehman. Une OPA, c’est des milliers de licenciements, les dirigeants de l’entreprise ne sont pas là juste à penser à leur fric, ils défendent leur entreprise. » Et de remettre les points sur les i : « Les dirigeants de l’entreprise ne sont pas là juste à penser à leur fric, ils défendent leur entreprise. »

Autre argument avancé par la défense : Nicolas Miguet croyait sincèrement au redressement de Casino. Il détenait lui-même 150 000 actions et misait, comme à son habitude, sur des sociétés en difficulté susceptibles de rebondir. Avec Eurotunnel, il avait réussi ; avec Casino, il a perdu près de 5 millions d’euros. Quoi qu’il en soit, Nicolas Miguet a toujours tenu une ligne favorable à Casino selon la défense, convention de conseil avec Jean-Charles Naouri ou pas. Son avocat Emmanuel Mercinier-Pantalacci a plaidé les exigences légales des infractions reprochées plutôt que les qualités de son client. « J'ai déjà plaidé », lâche-t-il un brin agacé tandis que son client se lance dans un monologue, invité par la présidente Bénédicte de Perthuis à s’exprimer une dernière fois. Le tribunal rendra sa décision le 29 janvier 2026. 

Anne-Laure Blouin

 

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