Directrice juridique du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Florence Touitou-Durand travaille sur des projets dignes de scénarios de science-fiction. Elle les accompagne, les protège. Une vocation qui la tient depuis bien longtemps.

Quand certains rêvent d’intégrer la Nasa, Florence Touitou-Durand avait pour ambition de rejoindre le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Vingt ans plus tard, elle en est la directrice juridique. Était-elle animée par une vocation précoce ? Non. Au moment de choisir son orientation, elle décide de suivre une amie qui s’inscrivait en fac de droit à la Sorbonne. Bonne pioche. La matière lui plaît. Elle se prend de passion pour le droit international et européen, les relations internationales. Surtout pour la construction européenne « qui [l’]a toujours fascinée comme vecteur de paix sur le continent ». Elle décide alors de se spécialiser en défense nationale et sécurité européenne. C’est durant son DEA – « où je me suis fait plaisir », confie-t-elle – qu’elle découvre le droit du nucléaire auprès d’un professeur ayant travaillé sur la construction européenne et sur Euratom. C’est la révélation. À l’époque, il n’y avait pas de formation consacrée à ce sujet à l’université. Depuis, il existe un master qu’elle codirige à Aix-en-Provence. Après quelques années au sein d’une TPE de finance des marchés elle entre enfin au commissariat à l’énergie atomique (CEA) en 1999.

À bas les cases !

La juriste est donc passée d’une entreprise de six personnes à une société de 20 000 salariés (aujourd’hui près de 22 000). Un changement d’échelle qui ne l’a nullement effrayée, le CEA répondant à son attente. Pour celle qui voulait « donner du sens à son action », l’organisme de recherche « est [en effet] un lieu de recherche qui permet notamment de traiter le spectre du nucléaire dans son entier, civil et militaire » et où il s’agit de protéger par le droit les travaux effectués. C’est exactement ce qu’elle souhaite faire. Sur les 22 000 salariés, une centaine sont des juristes et, parmi eux, 30 sont à la direction juridique centrale. Ce n’est pas de trop au regard de l’activité du Commissariat. Les juristes en propriété intellectuelle sont d’ailleurs très demandés, quant à ceux en droit de l’environnement, ils deviennent une denrée rare tant les grandes entreprises se les arrachent.

À ses débuts, comme elle est la seule spécialiste du droit de l’environnement, elle crée le service droit du nucléaire et de l’environnement de l’organisme de recherche. Elle monte les échelons : adjointe au chef de service, cheffe de service, ses responsabilités s’élargissent. Et s’occupe en plus du reste du droit de la recherche et du travail. Formée par Marc Léger, son prédécesseur, elle prend la tête de la direction juridique et ajoute à son escarcelle professionnelle la propriété intellectuelle et le droit des assurances. Première chose que l’on dit aux juristes : « Vous n’êtes plus privatistes ou publicistes » précise celle qui a abandonné ces cases il y a plus de vingt-cinq ans.

Des projets d’exception

L’un des premiers projets sur lequel elle a travaillé ? Le réacteur thermonucléaire expérimental international ou ITER pour International Thermonuclear Experimental Reactor. Soit trente-quatre pays « engagés dans la construction du plus grand tokamak jamais conçu, une machine qui doit démontrer que la fusion — l'énergie du Soleil et des étoiles — peut être utilisée comme source d'énergie à grande échelle, non émettrice de CO2, pour produire de l'électricité », peut-on lire sur le site de l’ITER Organization. Florence Touitou-Durand, alors jeune juriste, se trouve au cœur des négociations. Au-delà du droit (contrats et propriété intellectuelle majoritairement), il s’agit de mettre en place les partenariats entre les différents pays participant à ce projet éminemment politique et de travailler en étroite collaboration avec leurs ministères. À l’issue des discussions, la France est choisie pour héberger le projet dans les Bouches-du-Rhône.

Le CEA, c’est aussi des projets confidentiels, « secret-défense », dont le public ne saura peut-être jamais rien. Ou encore des collaborations avec des organisations internationales comme l’OCDE. À ses débuts, Florence Touitou-Durand était la spécialiste du nucléaire du CEA au sein de l’OCDE et a gardé depuis une activité au sein de l’agence nucléaire, notamment sur les sensibles questions d’indemnisations en cas d’accident nucléaire. Actuellement, elle planche sur le relancement du programme nucléaire, ce qui nécessite de revoir nombre de contrats et projets en cours avec des organisations internationales et des associations.

De la recherche au Nobel

Comme toute direction juridique, celle du CEA fait face à de nombreux défis, d’autant plus particuliers que le Commissariat à l’énergie atomique est en partie le bras armé de l’État et en partie un organisme de recherche. Pêle-mêle, Florence Touitou-Durand évoque les questions de souveraineté – dissuasion et défense –, de recherche – civile (beaucoup de médecine) et militaire – et surtout le financement. Il faut savoir par exemple que le nucléaire civil est subventionné à 80 % par l’État. Autrement dit, si ce dernier ne vote pas de loi de finances, cela peut être compliqué pour le CEA.

Pas de quoi affoler la directrice juridique qui désormais fait partie du comex, raison pour laquelle elle est de plus en plus sollicitée sur des problématiques stratégiques. Et pas de quoi non plus oublier l’une de ses motivations premières : celle de travailler chaque jour, de près ou d’un peu plus loin, sur des projets de recherche de pointe. Le CEA a d’ailleurs hébergé plusieurs personnalités scientifiques qui ont reçu un prix Nobel pour leurs travaux. « Je suis très fière de voir le retentissement des travaux du CEA. Le prix Nobel de physique 2025 récompense un ancien directeur de recherche [Michel Devoret, colauréat]. »

Florence Touitou regarde par la fenêtre : « En face de moi, se trouve le plus gros aimant d’IRM du monde qui permet d’avoir l’imagine la plus fine possible du cerveau. » Et d’ajouter : « [J’exerce un] métier d’équilibre qui consiste à allier la rigueur de l’analyse juridique à la créativité des solutions pour éclairer les décisions et les risques associés, accompagner les projets et protéger et défendre les intérêts de l’organisme ». Ce qu’elle fait est passionnant. Elle, est passionnée. Que demander de plus ?

Chloé Lassel

 

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