À la tête de la direction juridique de Thales depuis un an, Adrien Cadieux dévoile les dessous de son quotidien. À l’heure où la question de la défense est plus que jamais centrale (les conflits actuels sont là pour nous le rappeler), travailler au sein de cette entreprise majeure semble vertigineux. Ou relever d’une forme d’engagement.
Adrien Cadieux, au cœur de la défense
Quand on pense aux entreprises du secteur de la défense, certains noms viennent instantanément à l’esprit. Thales en fait partie. Ce fleuron français que l’on ne présente plus compte depuis janvier 2025 Adrien Cadieux dans ses effectifs. Cet ancien avocat, inscrit au barreau de Paris depuis 1996, n’avait pas, de son propre aveu, pour ambition particulière d’intégrer la direction juridique et conformité du groupe. Passé par l’avocature, chez De Pardieu Brocas Maffei, puis à la tête de directions juridiques du secteur de l’audiovisuel (Technicolor) et du numérique (Idemia), il rentre chez Thales pour une raison : « C’était une manière de s’engager. » S’engager car nous vivons dans une société où les menaces, diverses et variées, mais surtout nouvelles se multiplient et sont de plus en plus difficiles à appréhender. Alors, travailler au sein d’une entreprise de pointe, et qui dote son département Recherche & Développement d’un budget annuel de plus de 4 milliards d’euros, a du sens.
De la démesure
Tout chez Thales semble démesuré. Adrien Cadieux le reconnaît : « Il serait présomptueux de dire que cela correspondait à ce que j’imaginais. » Rappelons qu’il s’agit d’une entreprise riche et complexe. Riche car son chiffre d’affaires est de l’ordre de 20 milliards d’euros. Complexe car elle couvre trois secteurs d’activité différents : la défense pour 53 %, l’aérospatiale pour 27 % et la cybersécurité pour 20 %, l’innovation technologique, elle, étant un domaine transverse. Ils ne sont pas trop de 750 juristes pour gérer les multiples partenariats, projets et réalisations du groupe, lance le directeur juridique.
En ce moment, le secteur de défense est tendance. Thales doit accompagner ce mouvement et démarrer de nouveaux projets. Augmenter les capacités de production, aller chercher de nouveaux financements et davantage de partenaires, y compris à l’échelle européenne, ont de quoi bien occuper Adrien Cadieux. Ces projets justement, quels sont-ils ? Si bon nombre d’entre eux sont secrets, ce n’est en revanche pas le cas du dossier Bromo qu’il explique volontiers. En cours depuis un peu plus de dix-huit mois, ce protocole d’accords conclu entre Thales, Airbus et l’italien Leonardo a pour but de créer un champion européen à même de concurrencer, entre autres, l’américain Starlink et les constellations de satellites chinoises. En clair, les trois mastodontes réuniront leur activité spatiale au sein d’une entreprise commune qui pourrait entrer en fonction dès 2027. À son arrivée il y a un an, Adrien Cadieux a dû se plonger dans ce qui mêle M&A, droit de la concurrence et droit des contrats. « C’est un projet très structurant qui rejoint l’ambition que mérite, selon moi, le secteur spatial. » Un projet qui symbolise par ailleurs la dimension internationale de Thales, la société étant présente dans 68 pays.
Des défis de taille
Pour un groupe d’une telle taille, positionné sur la défense, les défis sont nombreux. La conformité et plus particulièrement l’anticorruption sont au cœur des préoccupations de la direction juridique. Tout comme le contrôle des exportations. « Tant les produits civils que les produits militaires sont soumis à l’export control, en France et à l’étranger », précise Adrien Cadieux. Dernière problématique à faire irruption dans son quotidien : les douanes. Il le reconnaît lui-même, dans ces conditions « être en maîtrise est important ». Tout ceci sous le regard attentif de l’Union européenne, qui surveille comme le lait sur le feu les activités d’un secteur clef face aux tensions croissantes au Moyen-Orient et en Ukraine. Les puissances extra-européennes ne s'intéressent pas moins à la trajectoire des entreprises de défense comme Thales.
Face à l’accroissement de son activité (l’entreprise doit en outre jongler avec des questions d’assurance et d’épargne), Thales a embauché 8 800 collaborateurs en 2025. Et l’entreprise vient d’annoncer qu’elle en recrutera 9 000 en 2026, dont 3 300 pour la France. Alors certes, la direction juridique n’est pas majoritairement concernée, mais elle aussi compte se doter de nouveaux talents. Qu’il faudra former aux métiers de la défense, mais également au contract management qui tient une place importante dans ce domaine.
Quand on interroge le directeur juridique sur l’emprise de l’IA sur les activités de Thales, il explique que la tâche consiste à concilier l’intégration du nouvel outil aux impératifs juridiques. « Bien sûr, cela implique des problématiques nouvelles en matière de conformité. C’est une question de gouvernance », rappelle Adrien Cadieux qui est arrivé chez Thales au moment où il fallait de déterminer la marche à suivre pour l’IA, un instrument certes très utile, mais potentiellement dangereux. On pense immédiatement aux limites posées par Anthropic à l’origine du clash avec l’administration américaine, à savoir la prohibition de l’usage de l’IA pour surveiller les citoyens et de l’utilisation d'armes qui se passent totalement d’intervention humaine. À présent, chez Thales, la plupart des processus sont en place. Il n’y a plus qu’à... Adrien Cadieux voulait s’engager dans quelque chose de grand, il semble être tombé au bon endroit et, au bon moment.
Chloé Lassel
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