Record battu pour l’Autorité de la concurrence qui, en 2025, a examiné 328 opérations de concentration, soit 33 de plus qu’en 2024, établissant un nouveau record. Côté antitrust, l’institution de la rue de l’Échelle a infligé au total 379,3 millions d’euros d’amende sur les cinq décisions rendues.
Bilan 2025 de l’Autorité de la concurrence : retour sur quarante ans de droit de la concurrence
Si en 2024, l’Autorité de la concurrence avait déjà placé la barre très haut avec 295 opérations de concentration, en 2025, elle établit un nouveau record avec 328 opérations. Sur ces 328 opérations, trois ont été autorisées sous réserve d’engagements. Au total, ces transactions représentent 31 milliards d’euros.
La grande distribution, principal terrain de jeu de l’Autorité
Cette année encore, le secteur de la grande distribution aura beaucoup occupé le gendarme français de la concurrence. A lui seul, il représente près de la moitié des dossiers examinés, note le rapport annuel. Cela s’explique par les nombreux mouvements de concentration observés dans le secteur et par la nécessité de concilier la restructuration des enseignes et l’équilibre concurrentiel. « Pour l’Autorité, l’enjeu est double : permettre aux entreprises de s’adapter à un environnement économique tendu, tout en préservant une concurrence effective. L’objectif reste concret : garantir aux consommateurs un choix réel et des prix compétitifs ». Près de 600 opérations de transfert de magasins sont passés au crible de l’Autorité, certains sans difficulté, comme l’acquisition de plusieurs magasins Auchan par Lidl ou encore la création d’une entreprise commune entre Intermarché et Auchan en vue de l’acquisition de 167 magasins Auchan. D’autres ont été autorisés sous réserve d’engagements de la part des acquéreurs, comme le rachat d’enseignes Casino par Auchan, celui des magasins Cora et Match par Carrefour ou encore le rachat de magasins Bio&Co par Marcel&Fils. Dans ces trois opérations, l’Autorité a exigé que les acquéreurs cèdent certains de leurs magasins à des enseignes concurrentes afin de préserver une offre concurrentielle suffisante dans les zones concernées.
En pleine refonte, le contrôle des concentrations français a été marqué par l’examen du projet de loi de simplification de la vie économique qui relève les seuils de notification. Le but ? Alléger la charge des entreprises et faciliter le travail de l’Autorité. « Concrètement, ce sont entre 20 % et 30 % des opérations aujourd’hui notifiées qui ne le seront plus demain, explique l’ADLC. En réduisant le nombre de dossiers à traiter, [l’Autorité de la concurrence] pourra concentrer ses moyens sur les opérations les plus complexes et les plus susceptibles d’affecter la concurrence. » En parallèle du relèvement des seuils de notification, l’Autorité poursuit par ailleurs sa réflexion sur la mise en place d’un mécanisme de call-in, c’est-à-dire la possibilité de se saisir de certaines opérations réalisées sous les seuils de notification mais susceptibles de soulever des problèmes de concurrence.
379,3 millions d’euros de sanctions prononcées en 2025
Du côté des pratiques anticoncurrentielles, le montant des sanctions infligées par l’ADLC s’élève à 379,3 millions d’euros en 2025, répartis pour cinq décisions de sanction, contre 1,4 million d’euros pour huit décisions en 2024.
Parmi les secteurs les plus sanctionnés par l’Autorité figurent le numérique et la grande consommation. Apple a notamment écopé d’une amende de 150 millions d’euros pour avoir abusé de sa position dominante dans la distribution de services de publicité mobile sur les appareils iOS. En Corse, les distributeurs de carburants ont également été épinglés pour s’être réservé à eux seuls l’accès aux dépôts pétroliers corses, indispensables à l’approvisionnement de l’île en carburant.
Numérique, grande consommation et marché du travail dans le viseur
Par ailleurs, l’ADLC a également innové dans son approche. Dans une décision Doctolib, elle a examiné pour la première fois une acquisition dite prédatrice réalisée par un acteur dominant sur le marché de la prise de rendez-vous médicaux en ligne, ce qui n’a pas manqué de susciter des débats parmi les juristes. « Au-delà du cas Doctolib, cette affaire rappelle un principe fondamental : l’innovation et le succès économique ne donnent pas le droit de s’affranchir des règles de concurrence, qui s’appliquent à toutes les entreprises et en particulier à celles qui sont en position dominante », rappelle l’Autorité.
L’ADLC s’est aussi intéressée au marché du travail et a sanctionné des accords de non-débauchage conclus dans le secteur de l’expertise et du conseil en ingénierie et technologie. Elle est allée jusque sur les pistes de ski, sanctionnant en mars dernier une clause d’exclusivité imposée par le Syndicat national des moniteurs du ski français aux moniteurs indépendants.
Dans une décision rendue le 3 novembre 2025, l’Autorité a sanctionné le groupe de distribution alimentaire Parfait pour ne pas avoir respecté ses engagements pris lors de la cession d’un supermarché Géant Casino et d’un centre commercial local au groupe martiniquais. C’est la première fois que l’Autorité de la concurrence prononce trois sanctions dans une seule décision pour non-respect de ses engagements.
Fidèle à ses habitudes, l’Autorité de la concurrence a enfilé à dix-sept reprises sa casquette d’organe consultatif. Elle a notamment passé au crible le secteur de la distribution alimentaire en Martinique, l’énergie, les médicaments vétérinaires, l’assurance dommages aux biens des collectivités territoriales ou encore des agroéquipements. En 2025, la réforme sur les conditions d’installation et les tarifs réglementés de certaines professions du droit fêtait ses dix ans, l’occasion pour l’ADLC de faire le bilan. Toujours du côté des professions juridiques, l’institution a produit son avis sur les avocats aux Conseils et les commissaires de justice.
Le droit de la concurrence face aux défis du numérique et de l’IA
À l’affût des innovations, l’Autorité a décidé de se saisir pour avis dans le secteur des applications de notation des produits et services de consommation, telles que Yuka. L’intelligence artificielle fait bien sûr toujours partie des domaines très surveillés : ses effets, notamment énergétiques et environnementaux, ont été examinés par l’ADLC.
« J’en suis convaincu : la concurrence est un levier indispensable pour stimuler la compétitivité et l’innovation, soutenir le pouvoir d’achat et renforcer la souveraineté économique, souligne le président de l’Autorité, Benoît Cœuré, dans l’édito du rapport. La politique de concurrence a donc un rôle crucial à jouer pour maintenir des écosystèmes ouverts, éviter les situations de dépendance technologique et faire en sorte que les gains liés à l’IA profitent à l’ensemble de l’économie, et non pas seulement à quelques grands acteurs. »
S’agissant du développement durable, l’Autorité n’est pas en reste : elle poursuit sa politique de « portes ouvertes » qui permet à n’importe quel acteur qui le souhaite de lui soumettre un projet poursuivant un objectif environnemental afin qu’elle en évalue les effets au regard du droit de la concurrence en amont. À cet égard, l’ADLC a publié en 2025 deux lettres informelles, la première portant sur la création d’un système de prise en charge collective des surcoûts et risques associés à la transition agroécologique et la seconde portant sur la mise en place d’une plateforme de collecte et de partage des données sur l’empreinte carbone des fournisseurs dans le secteur de la grande distribution.
Dans son bilan, l’Autorité se félicite de l’essor des actions indemnitaires qui ont permis aux victimes de pratiques anticoncurrentielles d’obtenir réparation du préjudice subi. En 2025, plusieurs victimes de pratiques anticoncurrentielles ont obtenu réparation, notamment dans les affaires du cartel des produits pharmaceutiques, de la commercialisation de volaille et des compotes ainsi que dans le litige opposant des éditeurs de logiciels à Apple.
40 ans de droit de la concurrence moderne
« Il est de ces anniversaires qu’il convient de marquer : c’est assurément le cas des quarante ans de l’ordonnance n° 86-1243 du 1er décembre 1986, relative à la liberté des prix et de la concurrence. Outre qu’elle a confirmé l’ancrage de la France dans une économie sociale de marché, conformément aux objectifs désormais inscrits à l’article 3 du Traité sur l’Union européenne, cette ordonnance a entamé la voie qui donnerait ultérieurement naissance à l’Autorité de la concurrence telle que nous la connaissons aujourd’hui », écrit Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, chargée d’une transition propre, juste et compétitive.
Cette année, le droit de la concurrence français moderne fête donc son quarantième anniversaire, l’occasion de retracer – entre deux références culturelles, de Maradona à la chute du mur de Berlin – l’histoire de ce droit. De 1986 à aujourd’hui, le rapport revient sur les grandes étapes qui ont façonné le droit de la concurrence.
- 1986 - L’ordonnance du 1er décembre 1986 fixe le principe de liberté des prix et crée le Conseil de la concurrence
- 1989-2004 – Le règlement européen n° 1/2003 du 16 décembre 2002, entré en vigueur le 1er mai 2004, instaure le réseau européen de concurrence. Les règles de concurrence s’unifient, le droit s’organise.
- 2001-2009 - La loi sur les nouvelles régulations économiques (NRE) du 15 mai 2001 renforce l’arsenal du Conseil de la concurrence. La loi de modernisation de l’économie (LME) du 4 août 2008 élargit le champ d’action du Conseil de la concurrence, qui devient l’Autorité de la concurrence en 2009. Avec la montée en puissance du numérique et des marchés de réseaux, le droit de la concurrence adapte ses outils.
- 2015 - La loi du 6 août 2015 pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, dite « loi Macron », renforce le rôle de l’Autorité en élargissant ses leviers d’action. L’adaptation législative se poursuit : la régulation devient plus préventive.
- 2021 - L’ordonnance du 26 mai 2021, qui transpose la directive ECN+, harmonise les moyens des autorités nationales pour faire respecter les règles de concurrence au sein du marché intérieur, renforçant à la fois leur efficacité et leur cohérence. Face à la crise du Covid et la digitalisation grandissante des communications, le réseau européen de concurrence se modernise et devient encore plus unifié.
- 2022-2023 – Adoption puis entrée en vigueur du règlement européen sur les marchés numériques, le Digital Markets Act (DMA) impose aux grandes plateformes structurantes (gatekeepers) des obligations ex ante. L’intelligence artificielle devient un enjeu majeur de l’économie. Le droit de la concurrence doit agir avant que les marchés ne soient totalement verrouillés.
Pour conclure sur une note culturelle qui lui semble chère, l’Autorité de la concurrence a repris le chemin des studios d’enregistrement en 2026 en inaugurant la deuxième saison de son podcast Cartel & Cie qui revient sur les plus grandes affaires de concurrence françaises. Cartel des compotes, des transporteurs de colis et de l’électroménager, la saison 2026 s’annonce bien.
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Ilona Petit